Atelier - Portraits

J. se déplace avec cette arrogance qu'ont les enfants quand ils ont gagné la marche.
Tout en plaisir, tout feu tout flamme, en générosité, passant d'une scène à l'autre, avec une grâce pasolinienne - celle de la 1ère fois - sans véritable souci de structurer tout cela. En improvisation permanente. Le théâtre comme bain de liberté.
Aucune colonne vertébrale, pas de sol: un oiseau. Sa soif est telle que je lui donne encore plus d'espace et quand vient le moment où - ô stupeur - il se rétracte sur une scène, la seule, je respecte sa pudeur.

M. est "lisse". Pas de faille ouverte dans laquelle je puis me glisser, travailler. Renvoie le même sourire, sourde à mes paroles. Elle se sent belle et on le lui dit. La beauté comme barricade.

R. fluet, ne s'est pas développé. Trop civilisé. Trop moral. Un mec bien. "On ne fait pas du théâtre avec de la morale. Le théâtre se situe au-delà". Il n'y a aucune provocation dans mon propos, ils en sont d'autant plus choqués.
Se donner la permission d'être impoli, sauvage. Ne pas bien se tenir:  ce petit bout qu'il reste à lâcher: insolence, faire la nique. Aucune crainte de perdre quoi que ce soit. "Que voudriez-vous perdre ?"

La sincérité. S. ne voit pas qu'en s'installant là-dedans, elle ne fait que se complaire dans l'image idéale qu'elle s'est constituée d'elle-même. "Je suis sincère !" Je lui dis que, personnellement, je m'en fous.

K. triste comme un moine, sérieuse et obéissante. Alors que jouer, c'est s'amuser d'abord et avant tout. Ou: pour pouvoir jouer, il faut s'amuser. Rire.
Je ne dis plus: "prendre du plaisir" car je remarque que c'est justement cette souffrance (la crispation, la grimace, la "prise de tête", le côté laborieux) qui leur en procure, du plaisir:  Plaisir mal placé. Complaisance. A fuir. S'amuser.

Toujours dans cet ordre: je connecte (je regarde)  puis le geste  et enfin la parole

Tu cherches à émouvoir le public. Et nous, on ne te suit pas, on n'entend rien. L'émotion est ce qui arrive, c'est quelque chose qui se produit, à ton insu ou pas. La cerise sur le gâteau, une musique qui naît quand tout est là. 

L. arrive bourrée de sentiments, sensations. Elle a déjà tout visualisé dans sa tête. Elle voit tout, mais dans sa tête. Le regard est flottant. Ca ne marche pas. Nous ne voyons rien.
"Ce que tu veux visualiser, vois-le, place le en dehors de toi. Précise tout, chaque détail, précise l'emplacement". Elle s'exécute. Le jour et la nuit.

I. n'arrive pas à faire le silence en elle, le vide. Ecouter l'épuise. Jamais d'arrêt. Bruits du monde, bruits-écran, parasites.


S. une générosité sans pareil. Une vraie bonté. Lumineuse, à fleur de peau, elle est une alliée. La mort ne lui fait pas peur.