Notes sur le théâtre Notes théâtre

Dédicaces



Ils sont uniques, profonds, entiers, passionnés, immenses, travailleurs et toujours joyeux. 
Ils n'ont pas froid aux yeux, ils sont exigeants et infatigables. 
Avec eux, oui, l'Ecole est le plus beau théâtre du monde. 
Ce sont les fabuleux comédiens amateurs des Ateliers du Théâtre des Quartiers d'Ivry. 

Cela fait plus de douze saisons que j'ai la chance de travailler avec eux. 
Ensemble, nous avons relevé les paris les fous, les plus audacieux, nous avons traversé les océans les plus incroyables. 
Parmi les plus mémorables: L'Orestie, Le Roi Lear, Hamlet, Matériaux Shakespeare, Andromaque, Don Juan, Les Bas Fonds, Calderon, Cabaret Levin et enfin, le Cabaret Monde.

Ce journal leur est dédicacé, ainsi qu'aux comédiens passionnés, fidèles et infatigables de La Compagnie des Pas.


Ainsi qu'à Jean-Claude Fall.

Qu'ils en soient tous ici remerciés.





Dialogue entre Cordélia et le Monde


- Où es-tu, toi dont je ne vois plus que le dos ?
- Pas avec toi. Lâche ma main.
- Je t'ai vu de face, un jour.
  Ceci n'est pas ton visage.
- Illusion ! Tu as rêvé je te dis.
  C'est toi le mensonge.
  Toi qui, dans ta folie, t'obstine à me tordre le cou 
  afin, dis-tu, de me faire avouer ma beauté.
  Va-t-en maudite sirène.
  Je suis né boiteux et te jette ton or
  à la figure.
- Retourne-toi et regarde-moi. Tu es beau.
- Reprends ton bien, ton rêve fumeux et ensorcelant
  et fais-toi en une corde.
  Tord-toi le cou avec
  et que je n'entende plus ta poésie.
- Je chanterai et lèverai une armée contre toi
  et bataillerai jusqu'à ce que tu cèdes.
- Des guerriers, ta misérable troupe ?
- Des soldats vaillants 
  et même si je devais rester seule,
  je ne cesserai
  de te faire face.


"Je me souviens": aux élèves de l'atelier du Théâtre des Quartiers d'Ivry (allocution)


Je me souviens de… TOUT
Je me souviens du terrible éclat de rire de Luce au moment d’assassiner la Petite Maleine et du bruit du chien, derrière la porte et de ma peur aussi au moment de ce baptême du feu.
Je me souviens du Roi Lear et de la danse d’Ophélie dans la lande.
Je me souviens des réveils de Rosaura et de la musique de Chaplin.
Je me souviens du carré de lumière des Bas Fonds et de la grande tirade de Satine sur l'Homme.
Je me souviens de la folle et magnifique aventure que cela a été de jouer toute l’Orestie en une heure
Je me souviens du café de Don Juan et de la statue du Commandeur, faite de bric et de broc - clin d’oeil à  Ensor et jugé révulsant esthétiquement par un de mes collègues qui se reconnaitra.
Je me souviens de la voix d’outre tombe du fantôme d’Oedipe.

Je me souviens de TOUT

Mais je me souviens particulièrement d’un tour de table d'octobre 2011 où chacun devait dire pourquoi il était là.
Je me souviens de toutes les réponses données - en tout 13 - tant elles étaient aussi inouïes aussi INTIMES et bouleversantes  les unes que les autres et de  chacun des visages et de la qualité du silence qui régnait dans cette salle jaune.
Je me souviens de mon tremblement, et du leur aussi.
Je me souviens de m’être dit que rien que ce tour de table était déjà un théâtre puissant
Je me souviens de m’être dit qu’il fallait que je sois à la hauteur de ce groupe extraordinaire - unique. A la hauteur de la quête, personnelle, exprimée de chacun.
Je me souviens m’être dit que c’était cela le théâtre: pousser la porte et appeler la chose immense et inconnue qui nous bousculera à un degré si intime que plus jamais notre vie serait pareille. 
Je me souviens du défi, de la folie que c’était de prétendre à mettre en scène la plus belle pièce du monde. 
Je me souviens de notre acharnement à déchiffrer la moindre parcelle de cette pièce sans fond.
Je me souviens de notre bras de fer avec le non-sens de la vie. Et surtout avec la grande faucheuse. Et de la question posée à chacun: « être ou ne pas être».
Je me souviens du concerto en Do majeur de Bach.
Je me souviens du « Je ne joue plus ! Je ne joue plus » de Cécile, hurlé, en boucle, à la fin du spectacle. 
Je me souviens des morts sur le plateau, se relevant un à un.
Je me souviens du plus beau retour que nous avons reçu ce jour-là: « Ce soir, vous avez réveillé les morts ».
Je me souviens de Hamlet.

Je me souviens de TOUT
Je me souviendrai toujours de ce coup de fil d’Elisabeth, reçu dans la soirée, il y a douze ans,  pour me proposer d’intégrer les ateliers du TQI. 
Je me souviens de Dominique Bertola, disparue trop tôt, trop vite et de son infini amour pour les êtres et le théâtre et le cinéma et Deleuze. 
Oui, je me souviens de Dominique car j’occupe à présent sa place et j’espère que là-haut elle n’est pas trop mécontente de mon travail. Je me souviens d’elle et je la salue profondément et respectueusement. Je salue sa colère, elle qui était tout sourire et aimait l’ombre. Oui, je salue sa colère et son combat.

Je me souviens de TOUT
Je me souviens que le temps est hors de ses gonds.
Que les gens vivent pour qu’un jour naisse un homme meilleur, mon gars.
Je me souviens que les prédictions, je ne les entends pas.
Que chaque homme est une énigme
et que souvent l’oiseau s’en fout 
et aussi qu’il faut protéger sa tête avant d’abriter sa queue.

Je me souviens que je suis ici avec vous parce que cela ne me plait pas dehors.
Et que ma quête  est une soif incommensurable de Beauté et que la nudité est notre costume le plus riche.
Je me souviens que le lieu de l’atelier est un lieu incroyable de recherche, de métamorphoses, de fulgurances, de bienveillance et de vérité.
Qu’il est aussi le lieu où le corps vit ses expériences les plus incroyablement irréversibles. Que l’on n'en sort jamais pareil - à moins de ne pas le désirer.
Qu’il est le lieu qui nous fait grandir d’une manière aussi forte que la vie, sinon plus.  
Le lieu de la joie et non pas du bonheur car la joie est très proche de la très grande colère.

Je me souviens de TOUT
Je me souviens de ces prochaines années, que j’espère très nombreuses, où cela va être chouette de se souvenir d’avantage encore…





Préambule

Dehors, c'est difficile. Les risques encourus sont réels: perdre son boulot, sa petite amie, perdre la face etc...
Ainsi, nous bidouillons, composons, inventons des masques de nous-mêmes comme protections indispensables, au gré des obstacles ou des "objectifs" à atteindre. Qui d'entre nous ne se protègent pas ?

Ici, c'est autre chose. Ici, il est permis de ne pas se protéger car de risques réels, il n'y en a pas.
Ici, c'est le contraire du dehors.

Tout ce que tu risques ici est de l'ordre de l'apparence: le ridicule.

Ici, il est permis d'être vous-même.

Voici ce qui se dit, lorsque je les vois pour la première fois.

Le théâtre: c'est là où je veux être

Ce qui nous est demandé à tous, là, dans ces temps où tout s'écroule et où les fondamentaux sur lequels notre société s'est fondée semblent s'effacer, c'est de préserver des ilots d'humanité dans lesquels ces fondamentaux font encore loi et donne un sens à la vie.
Le théâtre, qu'on le pratique en amateur ou en professionnel est un de ces espaces. Et je rappelle que c'est ceci qui nous a réunis là tous ensemble.
Je ne parle pas du théâtre qu'on fait pour gagner notre vie, mais du théâtre que l'on pratique parce qu'on sait que la vraie vie, selon tes mots, se trouve là.
C'est parce que le dehors ne nous convient pas (tout à fait) qu'on est là. 

Penser à l'origine, à ce double mouvement : cette déception où le monde nous a mis ("ce n'est pas cela") et cet éblouissement : c'est là où je veux être.

Pas dans une recherche

Pas dans une recherche, mais dans une quête. Laquelle traverse tous les espaces de ma vie: un même fleuve. 

La comédie du monde m'irrite au possible. Je fais ma "boiteuse": un pied dehors, un pied dedans.
Avant, il n'était pas question que je trempe là-dedans: je faisais mon "Antigone". Maintenant: plus le temps de gaspiller les années qui me restent.
Ma vie donc aura été sans cela.

Le travail ? déterrer des trésors et les organiser.
L'inconnu au dedans de soi au dedans de l'autre

Le principal travail c'est cette pêche derrière le masque.
Lâcher, dénuement. L'homme nu comme le ver (Roi Lear)

Nous ne savons pas, toi et moi, ce que nous ramènerons à la surface - l'étonnement sera quotidien. Au fur et à mesure, cela te fera grandir et moi avec toi.

On grandit toujours depuis les profondeurs.

Mon retard légendaire: une certaine lenteur, une manière décalée d'être au monde. Pas forcément de la douceur, mais il  faut du temps pour déposer les couches une à une. Archéologie reconstituée - comme du temps accumulé, seule condition pour l'oubli: ainsi de l'inconscient même est préservé, voire créé.


La nudité, le plus riche de nos costumes.

Du théâtre

J'essaie en vain d'écrire sur l'unique raison et le seul moteur qui fait que je "fais du théâtre": une soif incommensurable de Beauté.
Mais... j'abandonne: les mots sont trop prétentieux, voire parfois simplistes. Tant pis.

Il y a sans doute des pensées qui ne se disent qu'à l'oral. 

Et pourtant: 
"Le temps est hors de ses gonds. Ô sort maudit et c'est à moi de le rétablir."

Ambition folle ? sûrement... mais de l'ordre du possible, n'est-ce pas, car il ne s'agit ici que de théâtre... 

Ou encore: "Le théâtre est le piège où je prendrais la conscience du Roi".

Notre guerre

Je veux voir pourquoi tu es là. Que tu nous le racontes - même mal. Je veux te voir, toi.
Voir ce que tu joues de ta vie quand tu es là, le laisser transparaitre, comme je le fais, avec la mienne lorsque je suis là, à te regarder et  t'écouter.
Sur le plateau, qu'il y ait quelqu'un

Je veux entendre ta guerre. Si tu ne me racontes pas pourquoi tu es là, tu ne m'intéresses pas. Intéresse-moi.

Qu'as-tu envie de faire entendre ? 
Cela passera par là: de qui veux-tu te faire entendre ?

Question qui a le mérite de pointer les enjeux de celui qui vient à l'atelier et de faire progresser le travail. 


Pour moi: je suis ici, avec vous, parce que ça ne me plait pas dehors.

L'appel


L'atelier: le premier jour est important: qu'il mettent des mots sur pourquoi ils sont là et pas ailleurs. Dans ces mots, dans ces corps, déjà pointe l'appel exprimé ou pas à mon égard, à l'égard du théâtre. 

Souci de savoir de quelle part d'eux-même part cet appel, comment il varie, se transforme, grandit ou diminue au fur et à mesure du travail, car le théâtre, n'est-ce pas avant tout ce besoin, ce désir formidable de sortir - de soi, des chemins tous tracés, des catégories préfabriquées et mortifères, des empêchements de toutes sortes, des caricatures et grimaces, des histoires déjà écrites, des lâchetés consenties, des renoncements, des paysages tristes à force d'être visités, de la populace, afin de nous inventer avec la même insolence qu'ont les enfants lorsqu'ils courent face au vent.

L'élève comédien est là, cela veut dire qu'il appelle.
Etre là, disponible, attentive à chacun des chemins inventés, à chacun de leurs paysages et montagne. Et à chacune de leur forêt. Leur inconscient.
Mettre nos forêts en commun. C'est cela aussi le travail.

Dans cet espace, le plateau, nous nous racontons des histoires, occupons des places jamais occupées totalement. Espace de l'utopie, le rêve est possible.

- C'est ça, le plateau ?
- Oui, c'est cela le travail du plateau.

Atelier - Portraits

J. se déplace avec cette arrogance qu'ont les enfants quand ils ont gagné la marche.
Tout en plaisir, tout feu tout flamme, en générosité, passant d'une scène à l'autre, avec une grâce pasolinienne - celle de la 1ère fois - sans véritable souci de structurer tout cela. En improvisation permanente. Le théâtre comme bain de liberté.
Aucune colonne vertébrale, pas de sol: un oiseau. Sa soif est telle que je lui donne encore plus d'espace et quand vient le moment où - ô stupeur - il se rétracte sur une scène, la seule, je respecte sa pudeur.

M. est "lisse". Pas de faille ouverte dans laquelle je puis me glisser, travailler. Renvoie le même sourire, sourde à mes paroles. Elle se sent belle et on le lui dit. La beauté comme barricade.

R. fluet, ne s'est pas développé. Trop civilisé. Trop moral. Un mec bien. "On ne fait pas du théâtre avec de la morale. Le théâtre se situe au-delà". Il n'y a aucune provocation dans mon propos, ils en sont d'autant plus choqués.
Se donner la permission d'être impoli, sauvage. Ne pas bien se tenir:  ce petit bout qu'il reste à lâcher: insolence, faire la nique. Aucune crainte de perdre quoi que ce soit. "Que voudriez-vous perdre ?"

La sincérité. S. ne voit pas qu'en s'installant là-dedans, elle ne fait que se complaire dans l'image idéale qu'elle s'est constituée d'elle-même. "Je suis sincère !" Je lui dis que, personnellement, je m'en fous.

K. triste comme un moine, sérieuse et obéissante. Alors que jouer, c'est s'amuser d'abord et avant tout. Ou: pour pouvoir jouer, il faut s'amuser. Rire.
Je ne dis plus: "prendre du plaisir" car je remarque que c'est justement cette souffrance (la crispation, la grimace, la "prise de tête", le côté laborieux) qui leur en procure, du plaisir:  Plaisir mal placé. Complaisance. A fuir. S'amuser.

Toujours dans cet ordre: je connecte (je regarde)  puis le geste  et enfin la parole

Tu cherches à émouvoir le public. Et nous, on ne te suit pas, on n'entend rien. L'émotion est ce qui arrive, c'est quelque chose qui se produit, à ton insu ou pas. La cerise sur le gâteau, une musique qui naît quand tout est là. 

L. arrive bourrée de sentiments, sensations. Elle a déjà tout visualisé dans sa tête. Elle voit tout, mais dans sa tête. Le regard est flottant. Ca ne marche pas. Nous ne voyons rien.
"Ce que tu veux visualiser, vois-le, place le en dehors de toi. Précise tout, chaque détail, précise l'emplacement". Elle s'exécute. Le jour et la nuit.

I. n'arrive pas à faire le silence en elle, le vide. Ecouter l'épuise. Jamais d'arrêt. Bruits du monde, bruits-écran, parasites.


S. une générosité sans pareil. Une vraie bonté. Lumineuse, à fleur de peau, elle est une alliée. La mort ne lui fait pas peur.

L'intuition (1)

Parler de soi, de sa pratique. Se séparer de ses notes. Faire confiance à son savoir et l'oublier, une fois arrivée à la répétition pour être disponible à ce qui arrive - improviser, comme un comédien.

 J'ai appris à faire confiance à mon intuition. Je me "branche" directement sur l'invisible de l'autre. D'inconscient à inconscient. J'ai déjà suffisamment réfléchi lorsque commence la répétition.

Ca a avoir avec mon désir.  Embarquer l'autre. Repérer là où il est - et prendre un chemin ensemble. Promettre l'impossible.

Qu'importe la barque. Nous, c'est l'océan qu'on veut atteindre.

L'intuition (2)

A soi-même: "Suis ton désir, il est juste": au diable les sentiers pré-établis de la pédagogie et de la direction d'acteur ! Suis ta route, invente avec chacun d'eux une manière de travailler, unique.  Il n'y a pas de Méthode, juste de l'écoute. Et de la confiance. 
Et une soif inlassable de beauté.
Ce bricolage là est puissant. C'est de la dynamite.

Elle s'est construite d'ailleurs autour de ce désir: ne rien savoir à l'avance, plutôt sentir, avancer à tâtons à l'intuition de ses sentiments et sensations. Rien d'autre. Et elle ne transmet que ce que l'autre a ou sait déjà. Et ce qu'elle donne, elle ne peut pas le posséder. Une place.

"On ne transmet que ce que l'on cherche"


"On ne transmet que ce que l'on cherche" G. Deleuze
C'est-à-dire, soi-même: son propre désir. Un mouvement donc, une tentative, une folie, une flèche qui rate toujours son but ultime, une faim à jamais rassasiée, un échec, une ambition, un rêve. 

Les "objectifs" ? mot banni, appelant une binarité (atteint/pas atteint), donc ce qui va avec: le jugement et la crainte - de ne pas y arriver. 

Ne parler que "d'enjeux". 


Le vrai apprentissage: on vise une chose que l'on va nécessairement rater, manquer et faire naître une beaucoup plus vaste que l'on n'avait pas imaginé.

Aller à l'essentiel: l'être. Le monologue de Hamlet prend à chaque répétition tout son sens: "Etre ou ne pas être".


Etre ou ne pas être.


 Hier, dans l'atelier, c'était beau cette falaise sur laquelle chacun de nous se tenait.

Comme quoi, toujours la même question: "Y a-t-il quelqu'un ?" ou: "Qui est là ?".

Ou bien: "Y suis-je ?"

Oui, c'est violent.

Ca ne m'intéresse pas, ce que tu sais faire. Cette "vérité" là a quelque chose à voir avec la mort, l'arrogance de soi-même, la falsification.
Comment peux-tu savoir à l'avance ?
Si ce n'est en te - et en nous racontant des histoires. De fausses histoires.
Tu déformes la seule réalité: l'écriture du poète.
Tu te sers de celle-ci comme paillasson: tu y mets les pieds, sans regarder.
Les blancs entre les mots, tu ne les vois pas. Tu les piétines.
Les mots, tu en fais des baudruches et te mire dedans.
Et nous, public, nous nous emmerdons ferme. Nous ne comprenons rien. Nous n'entendons rien.

Oui, c'est violent ce que je te dis là mais tu dois connaitre les conséquences insoupçonnables et irréversibles de cette place où tu es. Tu en seras horrifié. Car tu ne veux pas de tout cela, n'est-ce pas ?
C'est pourtant ce qui arrive lorsque le comédien reste à l'endroit où il pense être là, dans le confort de soi-même et sait trop vite.

Je te propose de ne plus rien savoir. De vivre au présent l'écriture qui est entre tes mains. De ralentir ton corps et ton imagination et de goûter chaque seconde. Que chaque mot soit un émerveillement, chaque phrase, un paysage. Que chaque blanc le soit, également.
Que tu essaie de créer, à la place de chaque blanc après un mot, un chemin neuf lequel te permettra de te conduire au mot d'après. Avec tes propres mots. Sans tricher.
Puis, une fois le chemin construit, de les effacer. De re-créer de l'invisible.
De faire entendre l'invisible du texte. Le blanc entre les mots, entre les phrases.

Ainsi, tu seras dans le vivant: épouser le flux continu (et souterrain) de la vie et en même temps la discontinuité qui est propre à toute parole.
Ainsi, tu seras poète car sur le plateau, c'est toi et toi seul le poète.
C'est toi qui écris.

Oui, je te parle d'un autre endroit, lequel entrainera un autre type de "confort", tu verras: le plaisir de jouer. Une jubilation dont tu n'as pas idée...
Tu ne peux rien faire sans plaisir, sans joie. Le vrai plaisir va avec le vrai vertige (et la vraie peur - libératrice): vivre intensément le moment présent, sans connaitre le moment d'après.
C'est sur ce chemin-là que je te propose de nous aventurer: il n'y a pas d'autre aventure, il n'y a pas d'autre théâtre que celui-là.

Tout le reste n'est que falsification.



C'est vous qui décidez


Ici, c'est vous qui décidez jusqu'où vous voulez aller. Personne ne peut prendre cette décision à votre place.

Dépassez vos limites: toujours plus haut ! telle est la vraie ambition. Visez l'homme en vous.

De la joie: qu'il y ait quelqu'un

Un élève: "Tout est dans la confiance. Tout part de là"

Lâchez prise. Mettez votre moi au vestiaire. Débarrassez-vous de tous vos sacs: ils vous alourdissent, vous encombrent, vous cachent. Vos sacs sont vieux, ils savent trop. Les expériences ont déjà été faites. L'enfance est loin.

Ici, on ré-expérimente le premier pas, le premier mot, le premier sourire.  Ici, vous êtes protégés. Ici, rien que de la bienveillance.  Laissez tomber  les masques du dehors. Jouez ! Le parc d'enfant. 

Faire tout comme pour la première fois. Faire de chaque chose, chaque geste, chaque mot un évènement. Etre sans cesse dans l'étonnement. Avoir tout oublié. Enfance. Forcément joyeux, quelque ce soit le sentiment, le texte qu'on joue. La joie est notre boussole.


La joie et non pas le bonheur. La joie est proche de la très grande colère: affirmation, revendication, combat contre la mort. Les empêcheurs d'existence. La joie comme la colère libère.

Non seulement se donner le droit d'être là, mais aussi  l'obligation d'y être. La première règle: qu'il y ait quelqu'un. Sinon, il n'y a personne.

Le corps est poreux, de toute part. Ne pas chercher à faire, se laisser faire.

Lâcher, oui, mais en même temps: tout est choix. Chaque geste, chaque mot est affirmé parmi des milliers d'autres. La pensée a parcouru puis rejetté, en un millième de seconde, des centaine de mots pour n'en retenir qu'un seul. Précision du vocabulaire. Ce choix est joyeux.
Passer par la négation pour affirmer. Oser. Chaque respiration, un risque, un pari, un combat. Une joie.
L'essence de celui qui est vivant: la joie.

Aller jusqu'au bout de chaque mot, de chaque geste.

Sentiment que ce qu'on cherche, c'est cette position: une continuité joyeuse, apaisée et profonde entre la tête et le corps.

Soyez joyeux et confiant. Rilke

Fuir la pensée

Ne vous reposez pas sur celui qui vous regarde. Ne lui déléguez aucun pouvoir de direction dans le sens: "Il va me dire ce qu'il faudra que je fasse".
Il ne s'agira pas de faire mais d'être. Et sur ce sujet, vous seuls savez de quoi il en retourne !

Je ne suis pas là pour vous diriger, mais pour vous accompagner.

Mais la mise en scène ? A la limite, le comédien n'a pas besoin de metteur en scène. Si vous acceptez de ne rien décider à l'avance et de vivre tout simplement, l'endroit où vous vous tenez, le plateau est alors le meilleur lieu pour voir et sentir ce qu'il convient de "faire". Ou plutôt: ça se fera tout seul (les mouvements, gestes etc.)

Ne vous posez pas de questions en jouant. Ne réfléchissez pas. Réfléchissez avant et après, mais pas pendant.
Ce qui vous est demandé, c'est de vivre. C'est au public de réfléchir et de penser.

Ton rôle est de dire le texte le plus concrètement possible. Que chaque mot te parle - totalement. Et de l'adresser - vraiment. Point barre.
A partir de là, confiance: quelque chose va arriver (le sentiment, la mise en scène) et cette chose sera juste. Ce que tu cherches parfois laborieusement, à savoir le "personnage" (lequel n'existe d'ailleurs que pour le public), se révèlera tout à coup avec une facilité déconcertante.
Et ce que tu as cherché à ressentir, en te mettant dans un état, adviendra tout aussi miraculeusement.

Ne pas oublier que la réalité est infiniment plus riche que n'importe quelle pensée qu'on peut avoir sur elle.

Fuyez toute pensée. Vivez.

Diamant

De ce qui n'a pu se développer, j'aime à penser que le diamant - éclos de l'enfance, contient l'Univers tout entier.
Tous les "rôles".

Ce qui arrive

Tout est dans la connexion, le contact. C'est le secret du jeu.

Chercher dans le contact à l'autre, le point d'accroche le plus profond, le plus intime, tel que l'autre en est lui-même surpris. Adresser chaque mot à l'autre, dans sa précision (image, concrétude, sensation) la plus absolue. L'émotion arrivera toute seule.

Pareil en ce qui concerne la beauté. Ne pas vouloir en produire. Ne vous installez pas dans le théâtre (le lyrisme, le maniérisme, la musique, etc.). La beauté c'est ce qui advient quand tout est là. Un cadeau.

Le miracle de la dé-responsabilisation

Nous pataugeons. Nous sommes dans l'effort. Sentiment d'impuissance et d'échec et de labeur des deux côtés. Nous n'y "arrivons" pas. Stress.
Je lâche, en blaguant: "Bon, écoute, tu n'y arrives pas ? tu crois que cela vient de toi ? mais dis-toi que ce n'est absolument pas de ta faute ! Si tu n'y arrives pas, c'est que mon idée est naze, qu'elle ne marche pas. C'est à cause de ce fichu metteur en scène qui ne sait pas diriger, qui fait mal son boulot. Vas-y, décharge-toi sur moi. Maudis-moi sans retenue ! Sans quoi, à quoi ça sert, d'avoir un metteur en scène ? Si je suis là, c'est pour vous permettre de vous délester sur moi. Faites-moi porter tout le poids, votre poids de responsabilité. Toi, tu dois être le plus léger possible. Te dé-responsabiliser, comme un gosse. T'amuser."

Chaque fois que je suis intervenue dans ce sens, le miracle est advenu.

Les mots - comme des cailloux

Aller lentement. Ne pas considérer la phrase ou le vers comme unité: nous le ferons plus tard.
Mais auparavant, faire le tour de chaque mot, comme s'il était un caillou. Lui rendre sa sonorité, son organicité, son odeur, sa saveur, son mystère, sa matérialité, son rêve - sa vérité.

Lui rendre son espace, ainsi il pourra devenir projectile

Les lois du vivant

Si tu n'es pas étonné par tout ce qui t'arrive, tout ce que tu reçois, tu ne seras jamais vivant.
Aucune vie ne pulsera en toi.
Tels ces chercheurs en blouse blanche, dans cet espace vierge de tout, dans ce lieu totalement artificiel, nous travaillons inlassablement à chercher à recréer du vivant. Tel est notre unique point d'horizon. Telle est notre seule utopie. Notre folie.

La loi n°1, c'est l'étonnement: ne jamais savoir ce qui va suivre. Avoir tout oublier. Surtout le texte (mot) à venir.

La loi n°2: être toujours relié à - , en contact - avec une chose précise, concrète. Et ce, à chaque mot, chaque seconde.
"En général", cela n'existe pas. Ou bien, l'on est mort.
Pas de regard flou, dans le vague, flottant. Le regard, le corps, en perpétuelle connexion.

Ces deux lois : l'étonnement et la connexion sont la base de la reconstitution du vivant.

De la distance

P. n'a aucune distance dans son jeu. Tout pèse tragiquement, tout devient catastrophe. Sa parole (surtout les monologues) est à peine audible, l'articulation disparait, la poitrine devenant le réceptacle trop étroit, de ses émotions. Nous restons de marbre, très vite, l'ennui s'installe.
"Invente-toi un "pote" qui t'accompagne partout dans tes déplacements. Tu ne seras jamais seul, il sera là, tout le temps avec toi".

La transformation est radicale. P. retrouve clarté, précision, justesse, humour. En qq secondes, il est proche du clown. L'émotion, de notre côté, revient.

Les Phéniciennes - Euripide

Pourquoi ?
Que faut-il faire ?

Ces questions, hier, résonnaient avec une terrible clarté.
Nous sommes renvoyés, tous, qu'on le veuille ou non, au silence, lequel fonde justement l'espace de ces destinataires invisibles que sont les dieux - dans la tragédie.

Gorki


"La vérité ! la vérité !"
Beau comme l'alliance du feu et de la glace.
Souvenir...

Le "mensonge"

F. fait du théâtre pour exprimer sa "sincérité". Manque de chance, dans sa scène, elle interprète une femme qui invente un mensonge pour tromper son mari. Et elle se prend les pieds dans le tapis: on n'entend pas le mensonge. 
Je lui dis que ce n'est pas ça.
"Mais il faut que je mente le mieux possible ! il doit pouvoir me croire ! Je ne comprends pas." 
Je lui réponds: "Notre boulot ici, c'est de faire voir comment un mensonge se fabrique. C'est de mettre à jour le processus de la construction de la réalité. Donc de faire entendre le mensonge et sa construction. Les deux ensemble. La question est donc: "quelle est la menace ? que veux-tu sauver ?"

Elle cherche, répond et trouve enfin. Invente le mensonge et du coup, comment et à partir de quoi, il s'invente.

"Tu vois ? nous avons enfin la vérité de ce mensonge-là"

Le microscope

"Tout homme est une nuit. Le travail de l'artiste est de mettre cette nuit en plein jour."
Jean Cocteau

Le théâtre ? Un espace dans lequel chacun des rouages est mis à nu, amoureusement. Un microscope fabuleux de l'humain. 
La beauté ne peut surgir que d'un regard "de près". 

Un regard bienveillant est producteur de grandes richesses. De vraies colères aussi.

Le collier de perles

Cette année, je mesure le chemin parcouru et les années derrière moi me paraissent lointaines et fumeuses. Je découvre, à présent, la saveur du travail accompli dans la précision. 
Cette précision amarre le comédien décidément plus solidement qu'aucune autre démarche au jeu. Bonheur de découvrir combien celle-ci nous entraine dans une joie sûre et décontractée, un calme intérieur, le "labeur" disparaissant: nous avançons ! 
Tout prend forme plus facilement et l'horizon noir du plateau s'éclaircit plus rapidement qu'autrefois. Oui, la précision amène clarté et lente vitesse. Confiance et sérénité. 

Préciser: fragmenter autant de fois qu'il est nécessaire le texte et le geste (action) qui le fonde. Repérer les multiples articulations, travailler à la seconde près.


N'est-ce pas la vie qu'on essaie de trouver sur le plateau ? Le vivant ?
Décomposer pour mettre ses pas dans sa pulsation. Trouver le juste rythme, le rythme du jeu. 

Traquer l'anticipation, le flou des sentiments, fuir les "états", les flottements qu'on camoufle avec plus ou moins de talent ou de panache. Flottements: moments où le comédien n'est amarré à rien de tangible, de palpable, de concret, et surtout pas au rythme du temps, de chaque seconde qui s'écoule.

La précision, le détail, voilà le secret.

Tel un horloger, tout dé-faire pour construire chaque rouage.
Fragmenter chaque scène, chaque phrase.

Passer par chaque perle. La goûter, "en profiter", la visiter le plus loin possible, en faire le tour.  Arrêt entre les perles. Mini-séquences.

A la fin, nous aurons le collier.

--------- Faire tout cela, à partir de l'ensemble de ses sens, ce que j'appellerai: le Grand Corps L'esprit ou l'âme, les organes, les émotions, l'imagination et la chair. 

Les mots du texte

C., texte en main, articule la phrase toute entière, d'un bloc.
Je l'arrête: "Nous cherchons ici à reproduire le vivant. Or dans la vie cela ne se passe pas comme cela."

Le cerveau, à la vitesse de la lumière, trie, compare, pèse et soupèse des centaines et milliers de mots avant de choisir le bon.
La phrase se construit ainsi, pas à pas. Ainsi l'écriture du poète.

Texte en main, mettre ses pas dans ceux de celui qui parle ou écrit.
Aller lentement. Tout visualiser. Choisir les mots pour agir sur l'autre. Celui-là et pas un autre. Son synonyme ou son contraire.
Affûter la glaise, découper et rejeter celui qui n'est pas adéquat.

Au fur et à mesure des années de répétitions, cet exercice trouvé, qui produit des miracles: passer par le contraire.
Lorsqu'il s'agira de dire: "noir", dire: "Non pas blanc, mais noir". Miraculeusement, la sonorité et l'essence du mot: "noir" se fera entendre à sa puissance maximale.


Les mots - comme des cailloux

Aller lentement. Ne pas considérer la phrase ou le vers comme unité: nous le ferons plus tard.

Mais auparavant, faire le tour de chaque mot, comme s'il était un caillou. Lui rendre sa sonorité, son organicité, son odeur, sa saveur, son mystère, sa matérialité, son rêve - sa vérité.

Lui rendre son espace, ainsi il pourra devenir projectile

Chaque seconde


La tâche principale du metteur en scène se résume à éliminer la peur des acteurs. Le reste ne compte, en fait, que très peu.

Eliminer la peur: ralentir le mouvement intérieur.
Chaque seconde après une autre.
Goûter chaque seconde, comme on peut se délecter d'une pâtisserie. 

"Courir nu"

L'art oeuvre en dehors de tout pouvoir, de toute loi. Il n'admet aucune limite, aucun jugement, oeuvrant dans cet endroit de liberté infinie qui est le but secret de chaque homme. "Courir nu" disait Vitez: viser à chaque fois une renaissance, une innocence radicale, éblouissante.
Et à chaque fois donc, ce pied de nez - nique à la vérité officielle de soi, ce mensonge que l'on croit vital. 

Lâcher: abandonner tout ce qui nous limite et nous fait peur, toutes les sortes d'empêchements intériorisés depuis la sortie de la vraie enfance, paroles et gestes qui nous rétrécissent, qui ont travaillé à ce que la vie se vide de la vie, qu'elle ne devienne qu'une peau-costume. Vêtement toujours trop étriqué, mais si douillet...
Abandonner le moi-doudou, "le faux ami", celui qui nous plaint et nous protège si mal en nous aveuglant sur nous-même. Fiction dérisoire et hypocrite, ennemi du vrai courage.

Lâcher. Faire le deuil de cette fausse enfance, fabriquée par d'autres.

Le théâtre n'a de pire ennemi que lui-même: cette mise en scène de soi, du "je sais qui je suis, je le maitrise et je vous le fait goûter ". Séduction creuse. Aucune place pour l'énigme, ce qui doit naître. 

La vraie enfance s'invente au présent, les bras ouverts au monde, toujours dans l'étonnement.

Plus grand que soi

Il en est de certains comédiens (et metteurs en scène) comme des hommes politiques.
Qui ne sont traversés d'aucun souffle, d'aucune mission.
Il faut entendre des voix, "être parlé", traversé par qq de plus grand que soi, relié sans cesse à cette folie que fut la naissance du premier homme, ainsi l'humilité et la claire conscience pourront avoir pour compagne la poésie.

Notre époque ne se prête pas à l'émergence d'une telle aptitude. Qui parle lorsque je parle ? Personne d'autre que mon Moi-je, dont je connais hélas le moindre recoin et qui tambourine par coeur, dans une caisse de plus en plus vaine, vide et bientôt guerrière.

La simplicité

Il n'y a pas un seul moment, au théâtre, qui ne soit action.
Le jeu ? une série d'actions et c'est tout.

Nommer chacune d'elles installe le travail dans une vraie simplicité. Permet d'être au plus près de l'écriture et de jouer notre rôle d'interprètes, de serviteurs - de l'auteur, de la pièce.

La simplicité est notre but ultime.
La simplicité est infiniment plus vraie, subtile, émouvante, complexe, belle et profonde que cette soi-disante "intelligence"  dont la plupart de nos contemporains aiment à se gargariser.
Si loin de la vie.
Si proche de leur petit moi: un cul assis sur un trône, redoré en permanence.

NOTES SUR HAMLET - 2010/11 (retranscription en cours)

NOTES SUR HAMLET - 2010/11
(retranscription en cours)

« Qui va là ?": tout est dans ces mots

Qui suis-je ?  Ai-je un nom ? Qui va là ? Y a-t-il  quelqu'un ? Poser le pied sur un plateau, c’est à chaque fois passer l’épreuve de la question de l’être. 
Et y répondre.
Personne n’y échappe. Jouer sous peine de mort.

Qui va là ? : le Vengeur. Claudius pourrait le dire à l'issue de la souricière

Le fantôme, point de départ de toutes nos histoires de vie, d'être - à soi-même

Qui va là ? le théâtre.

SPECTRE/HAMLET
- Le Spectre parle de l'horreur de ce qu'il vit: bloqué dans son mouvement naturel (retour à la terre). Il ne peut que passer et repasser indéfiniment
- "Sors moi de là" = enterre-moi une bonne fois pour toutes = ne m'oublie pas = ne me laisse pas seul = boucle la boucle sinon... je te poursuivrai éternellement
(il faut qu'Hamlet meurt pour qu'il puisse enfin arriver à tuer Claudius) 
- Emprise du père. Ses révélations sont énormes mais ce qui écrase plus Hamlet, c'est cette injonction, exigence de "réparer le monde". Héritage trop lourd pour un fils.
- « Sois un homme" "sois comme moi, Hamlet" Hamlet se bouche les oreilles, ne veut pas entendre
- Hamlet: ni tout à fait vivant/ni tout à fait mort (comme le Spectre, qu'il va toucher), comme contaminé. To be or not to be
- Interdiction du suicide par le Père 
- Hamlet en Danois veut dire: cyclone
- Comme si le compte à rebours avait commencé

HAMLET
- pas triste ! comme un papillon se cognant contre la vitre: terriblement vivant, rapide, lucide. Insolence, rage, aimant passionnément, haine, humour, etc...
- Surveillé des deux côtés: par le pouvoir (Claudius) et par son père. 
Il est dans cet espace là, à devenir fou.
La folie est la seule solution pour rester vivant dans un monde devenu fou

 L’INVESTITURE DE CLAUDIUS
- Une scène politique, publique donc mais aussi intime: totalement obscène. Le couple ne se cache plus. Grand appétit sexuel des deux côtés.  La main au cul. 
- Bling bling. Le pouvoir pour Claudius: il a la Rolleix et la Reine 
- Gertrude vient de découvrir la jouissance et Hamlet vomit
- De la musique italienne: cigares, rires, champagne. Jets de billets de banque ou on les brûle. Cocaïne ou extasy.
- Presque une boîte: Hamlet refuse d'entrer dans la danse
- Faut que ça avance, gai, vivant, tempo rapide. La victoire de Claudius = VICTOIRE DE LA VIE SUR LA MORT (le discours ne parle que de cela)
- Hamlet le silence dans la tête et le bruit au dehors.
- Tout va trop vite: indécence. Hamlet a les pieds dans la terre encore - ou un bocal de cendres ?
- Gertrud: « Viens Hamlet avec moi, avec nous, être vivant, cette nouvelle chose est si agréable !" Evidemment, elle souffre pour lui et le comprend mais elle choisit Claudius et la force qu'il incarne à ce moment là: on s'éclate, on jouit, on consomme, on brûle la vie par les deux bouts: c'est le NOUVEAU RÉGIME - société de consommation: on vit au PRÉSENT.
- Claudius: la couronne, ne doit pas coller au personnage (Hamlet le dit) 
- Gertrud: elle trouve en lui une nouvelle jeunesse, pour la première fois, regardée comme jamais un homme l'a regardée. 
Elle se sent comme une déesse. 
L'amour de Claudius est affiché sans pudeur, autorisé.
Celui d'Hamlet a toujours été caché. Ils ont toujours été proches, très proches. Je pense que le père était souvent absent. Ils se retrouvaient seuls, souvent le petit grimpait dans le lit de la mère.
- Claudius rêve depuis toujours de tuer son frère. Il trouve le courage car il plaît à Gertrud. Sa façon d'être a séduit Gertrud. il se sent vaillant et passe à l'acte, sans rien lui dire. Il peut enfin vivre son rêve
*******

Trop de choses à taire ou à dire - à devenir fou

Je pense qu'une des raisons de son inaction (pourquoi ne tue-t-il pas Claudius ?) c'est qu'il n'arrive pas à faire le deuil de tout ça: il les aime encore éperdument, sa mère et Ophélie.
Il pense plus à elles qu'à Claudius. A la limite, il zigouillerait plus volontiers que Claudius.
D’ailleurs le Spectre revient dans la chambre pour lui dire qu’il oublie de se concentrer sur le roi.

Hamlet, mélange de prince (subtilité de l'esprit) et de voyou (postures de racaille)

Bouffon: l'ancien monde est mort, (=deuil) le nouveau monde est là: rien n'a plus de sens, tout est à l'envers: le sourire =  une grimace; le blanc = le noir etc..
Etre le Fou de ce nouveau monde, miroir déformant (ne pas avoir peur de tout d'un coup grimacer: faire le con)

Après la visite du spectre: le monde = désordre, le cerveau aussi (globe détraqué). Je vais le mimer ce désordre, puisque ca m'a mis le foutoir dans la tête.

Pas le couteau, mais les mots qui font office de couteau. Envie de frapper en permanence mais se retient

La folie comme protection

La folie est là la fois le masque et le révélateur des vérités cachées de la pièce. 

En fait, je trouve que la découverte:
"Il n'y a pas d'autre monde en dehors de celui-là, donc je dois m'y "adapter" de quelque manière que ce soit = ce monde est devenu mon monde.." peut être un bon guide de lecture de l'ensemble de la pièce pour Hamlet.
La seule porte de sortie étant évidemment le suicide...


Le suicide est constant chez Hamlet car il ne peut croire en personne.

FOLIE OPHÉLIE
- Important travail corporel: quasi danse - liberté totale du corps traversé par plusieurs sentiments
- La folie d'Ophélie ressemble  à un enterrement
les fleurs: à partir de là la série des morts est annoncée. Il ne fallait pas sacrifier les enfants (Ophélie, Hamlet). Ils vont mourir et les parents aussi.
- Cassandre


HAMLET/GERTRUDE/SPECTRE 
- penser aux "Damnés" (film de Visconti)
- rétablir dans le bon sens: le désir incestueux vient plus de la mère, qui ne sait pas ce qu'elle fait, en le convoquant en tenue "légère" : pour elle,  c'est encore un enfant
- scène à deux puis au moment de l'inceste, apparition du père: 
trio: voir comment les 3 corps se trouvent s'évitent... corps à corps


FINIR PAR LE CRI D'HORATIO ET HEINER MULLER

Le rôle de Horatio est primordial, la colonne vertébrale de la pièce, c'est lui qui est le témoin de ce carnage: ce que le pouvoir et la famille peuvent faire avec ses enfants et ses idéaux.
Finir par le cri d'Horatio, au milieu de tous ces cadavres.
Un cri ininterrompu de plusieurs minutes. "Non !"
Un "Non !" répété, hurlé, jusqu'à ce que le corps n'ait plus de voix.
Essayer de réveiller un à un les corps inertes. Les dévêtir de leurs costumes, de ce qui les a conduit au drame. Les déplacer. Déplacer les décors. Mettre le plateau sens dessus dessous. Ouvrir grand les rideaux qui masquent les coulisses. Défaire la scène par tous les moyens.  Et à chaque fois, ce cri, hurlé: "Non !"
Puis, enfin, les pieds dans ce chaos, ruisselant, impuissant: "Je ne veux plus jouer".
Heiner Müller.


Shakespeare: les monologues

Les monologues ne sont pas de la pensée pure ni de la philosophie. Des actions, rien d'autre.


"Pauvre Tom..." (Le Roi Lear)
Paradoxe: le monologue déploie les masques, cache, sourires devant le spectacle de ce moi qui ruse: toute l'énergie tendue vers les multiples arrangements. Image. On se rhabille, on s'empresse de mettre des costumes.

Le monologue, face public, est toujours une séance d'habillage ou de déshabillage. Le "moi" en route: Richard III.



Le moment du moi qui se donne à voir est alors métamorphose voulue et assumée ou impossible (Hamlet).

Presque toujours une conversation avec soi-même, une pièce à elle-seule, dans laquelle toutes ces parties qui me constituent dialoguent. De l'ordre du combat. Une seule l'emportera - ou pas .

Cette scène demande du temps. Ralentir. Et se souvenir qu'elle se jouera toujours face public - face au monde. Ce monde désorganisé, dans lequel le moi, mû par le seul désir de vivre (même pour Hamlet), s'isolera pour mieux se ré-organiser. 
Se refaire.


Coltrone


L'an prochain, à l'atelier, ce sera LES GÉANTS DE LA MONTAGNE. 
Ne serait-ce que pour cette réplique de Coltrone: "Et moi, j'invente toujours la vérité, cher Monsieur. Et tout le monde a toujours cru que je disais des mensonges. On n'a jamais l'occasion de la dire aussi bien, la vérité, que lorsqu'on l'invente."

Hamlet encore...

En mode Hamlet: difficile de faire autre chose à côté... cette pièce a la force d'un trou noir


Délivrance

Ne pas se "shooter" à ses propres émotions. 
Pas éprouver pour soi, mais pour l'autre - mais pour ce faire, passer obligatoirement par soi.

Ce qu'on éprouve intimement, le donner à partager, à voir: ne reste pas dans toi, déguste le rôle et fais-le goûter au public.

Faire bouger le sentiment en soi, prendre la mesure de sa couleur, de sa forme et de sa matière. Fais-le jouer en toi, circuler en toi.

Tout jeu est délivrance - même et surtout la tragédie: stade suprême du jeu.


Du corps - en vrac

Ton bassin est l'endroit de ta combustion, de ton désir, de ton moteur.

Images, pensées, visions, rêves, fictions, paroles, tout cela est - dans l'état dans lequel tu te trouves actuellement: vivant (plus tard, tu verras bien...) - tout cela est matière.

Attraction terrestre. C'est le poids, la gravité et la contrainte, qui va permettre le saut - atteindre le ciel.
Nous rêvons par les pieds.

Vérifié souvent: le thorax, en Occident, est, après la tête, le lieu du grand stockage. Trop plein. Là vont se nicher les émotions, les sentiments. Prison. Tendance à jouer avec le haut.
Descendre l'énergie, la libérer et la faire circuler partout.

Il y a des goulots d'étranglements: en bas, avant d'arriver au sexe. En haut: le cou, la gorge.
Parfois, la gorge est fermée comme si l'animal ne voulait pas devenir homme.
Libérer la voix, c'est libérer sa peur et rien d'autre, en s'autorisant -

Exercices sur les animaux. Observer la vie des félins. Tranquillité vigilante, souplesse des articulations, le corps devenant entièrement regard. Dialogue permanent de tout le corps avec l'espace qui l'environne. Enfance. Vive lenteur.

Le jeu de l'acteur n'a pas d'autre modèle.


Le jeu "jazzy"

"Jouez jazzy". Souplesse du corps, détente. Que ça ne se crispe jamais.  Jouer de ses sentiments, sensations. Toujours être deux.
Tout en courbe, bannir les lignes droites, même lorsqu'on plante une flèche: l'élan est courbe.

Atteindre la cible: précision de l'élan et du geste. Chaque mot, une flèche. 

La diction: les consonnes claquent (les flèches, précision de là où elles se fichent), c'est de la matière. Les voyelles ? un espace de liberté infinie. Ce sont les voyelles qui sont "jazzy".

La musique est un merveilleux alcool

Le ciel

Si la question du ciel n'est pas posée, cela ne m'intéresse pas: je reste au sol.
Si tu n'interroges pas le ciel, ça décolle pas, on reste dans le petit.

Le ciel, ce sont les questions, les énigmes, la question du sens. C'est à dire l'Histoire.
Et aussi l'ouverture, l'échappée: l'espace vierge dans lequel on peut se projeter. Le rêve.

Le sol, par contre: c'est le territoire, l'état des lieux. 

Cette salle de répétition est décidément trop basse. 
Difficulté de construire les lignes de force.




Les grands espaces

"Les grands espaces sont toujours justes" Nova (Par les Villages)

Bannir la petite histoire: le plateau la rejette, d'emblée. Ce n'est pas l'espace pour. Chercher toujours la "grande dimension"

Le boucher de Lao Tseu  découpait  sa viande en plaçant la lame de son couteau entre l’os et la viande. Mettre de l'air entre soi et soi, entre soi et l'autre. 

Ne pas être happé par l'autre. Les paroles ne naissent que du vide qu'il y a entre vous. Agrandir, exagérer l'espace qui me sépare de l'autre. Jamais de petits espaces sur un plateau. Planter un océan entre soi et le monde.

Le soleil - plus fort chaque fois - n'autorise aucune fuite

La salle jaune

 Ils sont là, tous, vulnérables, en mouvement. Le temps est suspendu. Chacun est dans sa vraie respiration. Moment de grâce, moment fugitif, mais cela a du moins existé.

Dans cette salle trop petite, trop basse, éclairée par des spots borgnes, il y eut de la poésie.


Peut-être que le théâtre ce n'est que cela: être dans sa vraie respiration.

La peur

La peur nous divise en deux: corps et mental; elle nous coupe de tout dialogue avec l'autre. La peur veut toute la place.  La peur ne se vainc pas par un combat.
Plus on s'arme, plus on l'arme. La peur ne se vainc que par le vrai courage d'être soi-même: accepter de lâcher. C'est là où nous atteignons une invincibilté. 

Ne pas avoir peur de la peur. Le savoir et se le rappeler aussi souvent que cela est nécessaire: la peur surgit lorsque nous voulons colmater une blessure.


"Y aller"

La peur et l'injonction d'être bon: les deux éternels ennemis de l'homme.
Ne pas dire: "Il faut que j'y arrive". Y aller.